Radio Pinpon: à l'hôpital psy, les patients prennent le micro
"Avec la radio, quelque chose s'est libéré en moi": dans une petite pièce feutrée, des patients du service psychiatrie de l'hôpital de Niort font vivre "Radio Pinpon", un outil atypique désormais pleinement intégré au programme de soins.
"J'ai des fragilités. Et la fragilité fait peur. Mais souvent, la seule violence, c'est contre nous qu'on l'exerce", souffle Nathalie Micou, crâne rasé et petites lunettes dorées.
Aphasique durant des années après une série de traumatismes, elle pose désormais volontiers sa voix pour parler de handicap et maladie mentale au micro de Radio Pinpon, créée en 2018 par un infirmier aujourd'hui à la retraite.
Niché dans un bâtiment au cœur des différents services de psychiatrie, le petit studio sans fenêtres, aux murs recouverts d'affiches de festivals ou de chanteurs, est un "cocon" pour beaucoup de patients.
Ils sont une vingtaine à y déposer des chroniques, des poèmes, des interviews ou encore des émissions "un peu barrées", selon leurs termes.
"Dans ma vie, il y a clairement un avant et un après. Le soin ne me donnait pas toutes les clés. Avec la radio, quelque chose s'est libéré en moi. Et j'ai réalisé que je n'avais pas besoin de m'auto-mutiler pour me faire entendre", explique Mme Micou, 53 ans.
Y compris de sa famille qui l'a "enfin écoutée", "une reconnaissance après des années d'éloignement".
- "Déstigmatiser" la folie -
Aux manettes de cette web radio atypique, sans grille de programme précise, Thomas Gerbaud, 52 ans, et Charlotte Hill, 60 ans, infirmiers employés à plein temps en musicothérapie.
Leurs soins passent par une chorale, un groupe de musique et la radio à laquelle ils consacrent une journée et demie par semaine.
"On reçoit les patients sur orientation médicale. Ici, il n'y a pas d'obligation de produire, si certains patients font une émission mais ne veulent pas être diffusés, c'est OK, tant que ça leur fait du bien", explique M. Gerbaud.
Cet espace sonore permet de faire évoluer la perception que les malades ont d'eux-mêmes mais aussi le regard sur la psychiatrie, souvent considérée comme "hermétique", estime l'infirmier aux yeux rieurs.
"Si on arrive à changer un tout petit peu l'image de la psychiatrie, en déstigmatisant la +folie+, c'est bonus!", abonde Mme Hill.
Casque sur la tête, l'infirmière accueille Thierry, ancien archiviste de 57 ans, qui boucle une série sur les musiques expérimentales.
"J'aime bien les sonorités évanescentes", susurre l'homme à la barbe grise, pour qui la radio est une façon de moins "m'attarder sur ma personne".
Quand l'enregistrement commence, sa voix se transforme, se faisant plus grave et assurée.
- "Outils précieux" -
"La radio permet aux patients de se recentrer, ça les ancre dans leur corps", constate Charlotte Hill.
Avec son débit mitraillette, Nathan Sureau, un streamer de 29 ans suivi depuis une dizaine d'années, s'installe dans le studio, qui croule sous les CD et les vinyles.
"J'ai été diagnostiqué d'une sorte de schizophrénie. Je n'ai pas honte de le dire, il faut en parler pour sensibiliser et déconstruire les idées qu'on s'en fait", lance-t-il.
Ce fan de rap a trouvé auprès des infirmiers qui l'accompagnent "des gens en or", et derrière le micro, "une infinité de possibilités d'expression sans aucun jugement".
Il a mis en musique, à l'aide de l'IA, une chanson où il se demande "pour quelle raison mon cerveau s'est cassé". "Je suis un peu fou, avec le bon côté des choses, et les mauvaises!", rigole-t-il.
Mme Hill et M. Gerbaud disent "mesurer (leur) chance" d'avoir le soutien de la direction, alors que l'hôpital public en général et le secteur de la psychiatrie, en particulier, sont en grande souffrance.
Le 17 septembre, les syndicats de la psychiatrie publique ont mené une grève nationale pour dénoncer notamment le manque de moyens et la pénurie de personnel, bien que la santé mentale ait été érigée en "grande cause nationale".
"On ne sait pas de quoi l'avenir sera fait et on sait que nos postes ne sont pas ceux qu'on garde en priorité. Mais nos outils sont précieux pour les patients, et ça, ça n'a pas de prix", estiment les deux infirmiers.
J.Jackson--PI