Turquie : le maire d'Izmir quitte l'opposition pour rejoindre le parti au pouvoir
Le maire d'Izmir, troisième ville de Turquie et bastion de l'opposition, a fait défection mercredi pour rejoindre le parti au pouvoir, l'AKP, une importante victoire symbolique pour le président turc Recep Tayyip Erdogan.
La décision du maire Cemil Tugay de rejoindre le Parti de la justice et du développement (AKP, islamo-conservateur) a été annoncée par M. Erdogan lors d'une réunion du groupe parlementaire à Ankara, où il l'a accueilli dans une ambiance quasi festive, retransmise en direct à la télévision.
"Nous nous mettons en route pour remettre Izmir sur pied, résoudre ses problèmes et la reconstruire presque entièrement", a affirmé Cemil Tugay après sa décoration par le président Erdogan d'un insigne du parti.
La prise de contrôle de la mairie d'Izmir, bastion laïc sur la côte égéenne de la Turquie gouverné depuis 27 ans par les sociaux-démocrates de l'opposition, constitue un coup politique majeur pour Erdogan et a suscité la réaction des habitants.
"Si j'étais à la place de sa mère, je n'oserais plus me montrer en public. Sa femme devrait le quitter", a estimé Kadir Ozturk, retraité et habitant d'Izmir, en référence au maire qui avait déclaré en janvier que sa mère le rejetterait et sa femme l'abandonnerait s'il rejoignait l'AKP.
"Se vendre et confisquer des votes, c'est du vol pur et simple", a réagi Ferhat Kasaba, 56 ans, gérant d'une compagnie d'assurances.
"Prendre les votes des habitants d'Izmir et les renier ensuite est irresponsable. Je suis originaire d'Izmir et je ne me suis jamais sentie aussi mal", a affirmé Melihat Aggul Ozdogan, une manifestante âgée de 60 ans.
"Il ferait mieux de changer de visage, car il ne pourra pas se promener dans les rues d'Izmir avec celui qu'il a", a de son côté déclaré Ali Mahir Basarir, député du principal parti d'opposition, Yeni Parti.
-"Traître"-
Des centaines de manifestants ont commencé à se rassembler mercredi soir pour protester contre la défection du maire, mais la police a fermé l'accès à plusieurs places du centre ville, selon des journalistes de l'AFP sur place.
"Tugay traître!", "Izmir, ne dors pas, lève-toi pour ta volonté", "Izmir est libre et restera libre" ont chanté les manifestants.
Une douzaine de personnalités culturelles de la ville ont démissionné en signe de protestation, parmi lesquelles le directeur artistique des théâtres d'Izmir, neuf membres du conseil consultatif du théâtre municipal et un poète qui dirige le Festival de littérature, a rapporté le journal turc Birgun.
Malgré le changement de camp du maire, l'AKP ne dispose pas d'une majorité au sein du conseil municipal métropolitain de la ville, qui reste dominé par l'opposition.
Cette défection intervient alors que l'opposition turque affronte une répression intense, avec nombre d'arrestations et de procès que les observateurs jugent politiquement motivés, visant ses maires et élus.
Depuis la victoire éclatante du CHP (Parti républicain du peuple) aux élections municipales de mars 2024, infligeant une lourde défaite à l'AKP et à M. Erdogan, l'opposition turque fait face à une campagne d'intimidation grandissante qui a entraîné l'arrestation de six maires de province, dont le maire d'Istanbul Ekrem Imamoglu, ainsi que de 29 maires de district, dont 13 à Istanbul.
Parallèlement aux procès, on observe un nombre croissant de défections, au moins 17 maires de l'opposition ayant rejoint l'AKP avant la défection de M. Tugay.
M. Tugay a été élu maire en mars 2024 avec 48,97 % des voix.
En juin, il a démissionné du parti à la suite d'une décision de justice controversée qui a plongé le CHP dans la crise et entraîné l'éviction de son chef, Özgür Özel, qui a fondé le Yeni Parti (Nouveau Parti), aujourd'hui principale formation d'opposition en Turquie.
M. Tugay n'a pas suivi M. Özel, affirmant vouloir rester indépendant, tout en niant pendant plusieurs mois des rumeurs sur son intention de rejoindre l'AKP.
-Défection par "peur"-
Selon l'analyste politique Berk Esen, la défection de M. Tugay correspond à "la poursuite de la stratégie de l'AKP visant à surmonter sa lourde défaite aux élections locales de 2024 par la force et la répression".
Les maires d'opposition ne changent pas de camp parce qu'ils ont changé d'idéologie, beaucoup le font "par peur", a-t-il déclaré à l'AFP.
S'exprimant mardi lors d'une réunion du Yeni Parti au parlement, M. Özel a dénoncé la campagne de pression, de menaces et de chantage dont sont victimes les élus d'Izmir.
"Ceux qui n'ont pas cédé à ces pressions, quitte à être en prison, et qui n'ont pas trahi leurs amis et leur parti, sont nos frères jusqu'à la mort. Ceux qui nous ont vendus et sont partis sont des traîtres. Et ceux qui les ont achetés sont des voleurs de la volonté nationale", a-t-il déclaré.
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R.Robinson--PI