Gagan Gupta, l'homme qui voulait industrialiser l'Afrique
Du bois au textile en passant par les minerais, l'Indien Gagan Gupta s'est donné il y a 15 ans pour mission d'industrialiser l'Afrique. Le fondateur de la holding Arise s'impose aujourd'hui comme l'un acteurs économiques majeurs du continent.
"Avec le boom démographique, l'industrie africaine va exploser d'ici 5 à 7 ans", annonce d'emblée Gagan Gupta, lors d'une escale parisienne entre le continent et Dubaï, où il est installé. "Bientôt, 1,4 milliard d'habitants auront besoin de produits simples, comme des vêtements, mais aussi haut de gamme. Tout sera fabriqué sur place".
Visage poupin, sourire avenant et costume sobre, l'homme d'affaire de 51 ans multiplie les projets d'infrastructures industrielles et logistiques avec l'ambition de faire émerger des filières de transformation des matières premières.
C'est en Afrique centrale que l'Indien né au Rajasthan, contrôleur de gestion à ses débuts, rejoint à la fin des années 2000 la course aux zones économiques spéciales (ZES) qui vont essaimer un peu partout sur le continent. Ces dispositifs allègent les réglementations économiques (fiscalité, droits de douanes...) sur un territoire donné afin d'attirer les investisseurs.
Gagan Gupta débarque au Gabon en 2008, à 33 ans, sans parler un mot de français, pour diriger la filiale locale du géant singapourien d'agroalimentaire Olam, où il noue des relations étroites avec le président de l'époque, Ali Bongo.
En 2010, il y lance la ZES de Nkok, parc industriel de 1.000 hectares. L'objectif: transformer le bois, l'une des principales ressources dont l'essentiel est exporté brut.
- "Public-privé" -
Son credo est simple : se concentrer sur les ressources locales, transformer localement, créer des emplois qualifiés, exporter des produits à valeur ajoutée via des partenariats public-privé.
"Près de 100.000 personnes travaillent aujourd'hui sur les zones économiques" d'Arise Integrated Industrial Platforms (ARISE IIP), l'une des entités du groupe panafricain fondé par Gupta, assure-t-il à l'AFP.
Avec lui, le Bénin, producteur de coton, se lance dans le textile. Unités de filature, tissage, teinture, tricotage, le site de Glo-Djigbé a exporté en 2024 ses premiers vêtements pour la marque française Kiabi, puis pour d'autres enseignes étrangères comme US Polo.
Alors que l'Afrique subsaharienne importe pour plus de 30 milliards de dollars de textile par an, l'homme d'affaires développe cette industrie dans d'autres pays comme le Togo, le Nigeria ou le Kenya. "Si ces milliards étaient produits localement, on pourrait créer jusqu'à 10 millions d'emplois", enchaîne Gagan Gupta.
Arise IIP, qui revendique près de 2 milliards de dollars d'investissements cumulés, a annoncé en septembre 2025 une nouvelle levée de fonds de 700 millions de dollars, avec l'entrée au capital du Saoudien Vision Invest, aux côtés d'institutions financières comme l'Africa Finance Corporation (AFC, majoritaire) et du fonds d'investissement de Gupta, Equitane.
- Incitations généreuses -
Inspirées des succès asiatiques, les ZES ont connu une accélération rapide ces dernières années en Afrique: on en comptait plus de 230 en 2025, selon une étude de l'Agence française de développement.
"Sur le papier, c'est ce dont le continent a besoin, et ces ZES s'intègrent dans un bon timing avec la mise en place de la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf)", censée permettre la libre circulation des biens et des personnes au sein de l'Union africaine depuis 2021, affirme à l'AFP l'auteur du rapport, Julien Gourdon.
Elles "permettent aux entreprises installées sur le continent de diversifier leurs débouchés, de produire des biens plus sophistiqués et de pénétrer des marchés jusque-là inaccessibles", précise-t-il.
Mais leur longévité "dépend en partie de leurs (bonnes) relations avec les pouvoirs en place", et "certaines performances restent difficiles à mesurer, notamment en termes de création d'emplois locaux", avec le risque que cela profite aux étrangers qualifiés, tempère l'économiste.
Arise a démenti à plusieurs reprises, notamment au Gabon et au Tchad, des accusations de fraudes et/ou de corruption dans l'attribution de marchés publics.
Autres critiques adressées à Gagan Gupta : l'octroi d'incitations fiscales généreuses et des procédures administratives allégées constitue un manque à gagner pour les Etats.
"Quel investisseur prêt à engager un milliard de dollars en France ou ailleurs n'y rencontrerait pas les autorités ? Pourquoi ce serait différent en Afrique ?" balaie l'intéressé, qui n'a pas le moindre lien de parenté avec les tristement fameux frères Gupta accusés de détournements de fonds massifs en Afrique du Sud.
Imperturbable, Gupta poursuit son expansion tous azimuts: dans le secteur minier (fer au Gabon, bauxite au Cameroun, or au Mali...) avec une autre entité, Africa Middle Metal Processing Platform (A2MP) mais aussi dans l'énergie avec Spiro, spécialisée dans les motos électriques.
"Des usines de production mondiale verront bientôt le jour au Nigeria et au Kenya pour fabriquer des batteries lithium-ion", dit-il.
Avant de s'envoler en jet pour la Chine, où ces batteries sont jusque-là produites, Gupta l'assure: "Notre aventure industrielle ne fait commencer".
G.Morgan--PI